Mars 2020 avec Jamila Esteves

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Ce mois, votre magazine part d’un extrême à un autre pour vous présenter son invitée. Elle est Conseillère aux nouveaux arrivants-Attraction de talents chez Québec International. Avec plusieurs cordes à son arc, elle s’investie dans plusieurs domaines d’activités. Originaire d’un pays d’Amérique du Sud, elle vit dans la belle province depuis 2016. Nous vous invitons à découvrir madame Jamila Esteves.

Bonjour Jamila, merci de nous recevoir pour partager avec nos lecteurs, votre histoire; votre parcours. Pour commencer : Qui est Jamila Esteves? De quel pays êtes-vous originaire?

Je suis une Vénézuélienne née à Caracas, la capitale du pays. Je suis la cinquième d’une famille de six enfants. Je suis mariée à mon cher Juan Carlos Cubas depuis plusieurs années et mère de 2 enfants, Alexandra et Juan Andrés. Après un long processus d’immigration, je suis arrivée à Québec en tant que résidente permanente avec ma petite famille le 31 mars 2016. Malgré une formation en génie des matériaux, je me suis investie pendant plusieurs années au Venezuela dans le développement d’affaires en tant que copropriétaire d’une entreprise de confection et commercialisation de vêtements de plage. Je me considère donc, comme une personne polyvalente et entreprenante.

Pouvez-vous nous conter votre parcours d’immigration ?

Pour de nombreuses raisons personnelles, mon mari et moi avons commencé à parler de l’idée d’immigrer en 2008. Mais, ce n’est qu’en 2010 que nous avons commencé à analyser les pays d’Amérique latine qui pourraient nous fournir les conditions pour déplacer notre entreprise et poursuivre notre activité. Par hasard, en septembre 2010, nous nous sommes venus à Québec par l’entremise de ma meilleure amie, ancienne camarade de classe à l’université et marraine de ma fille aînée qui nous avait invité. Résidente à Québec depuis 2004 nous avons séjourné chez elle à plusieurs reprises. Ces vacances en famille nous ont permis de mieux connaître la région.

Nous avons tout de suite vu la ville de Québec comme un endroit idéal pour y vivre. Cependant, lorsque nous avons analysé les conditions requises pour la résidence permanente, il est apparu plusieurs obstacles dont le plus important était la barrière de la langue.

À notre retour de vacances, mon mari et moi avons décidé de suivre un cours de français à l’Alliance française. L’étude de la langue de Molière a commencé comme un passe-temps, mais au fil des mois, nous nous sommes totalement impliqués avec enthousiasme. En 2011, j’ai vérifié tous les formulaires de demande de résidence et j’ai constaté que notre seule possibilité d’immigrer au Québec était d’obtenir un niveau de français élevé. Nous avions déjà tellement de plaisir à apprendre que nous avons dit, pourquoi pas?

À cette époque, nous avons également découvert que si nous n’envoyions pas les formulaires avant la fin 2011, nous n’aurions aucune chance, car le facteur âge jouait contre nous. Après l’ouverture de notre dossier, ce n’est qu’en 2013 que le gouvernement du Québec nous a écrit pour nous indiquer que la loi sur l’immigration avait changé rétroactivement et que nous n’avions que 90 jours pour renvoyer de nouveaux documents. Mais, cette fois là, avec de plus grandes exigences et des certifications de français avancées ainsi qu’un niveau d’anglais intermédiaire.

Je voudrais ajouter qu’à cette époque, la situation politique et économique du Venezuela se détériorait et que nous avons dû surmonter plusieurs obstacles. Pour vous donner un exemple, pour envoyer physiquement les résultats de nos tests linguistiques, nous devions passer des barricades, car il y avait de fortes manifestations populaires à l’époque.

Ces mêmes manifestations ont conduit au retrait des fonctionnaires de l’ambassade du Canada à Caracas. Pour cette raison, lorsque tous nos documents ont été approuvés et que nous avons été convoqués à une entrevue avec un fonctionnaire du ministère de l’Immigration du Québec (c’était la procédure à l’époque), nous avons dû nous rendre en Colombie, pays voisin, pour être interviewés à l’ambassade canadienne dans la ville de Bogota. L’entrevue a été un succès. Après de nombreuses vicissitudes et des années d’attente, nous avons obtenu, fin 2015, notre résidence permanente.

Partant du fait que la langue officielle du Venezuela est l’espagnol, comment avez-vous fait pour assimiler aussi rapidement le français ? Avez-vous bénéficié d’un support quelconque qui a facilité vos débuts dans la société québécoise ?

Comme je l’ai déjà dit, pour nous, le français était la clé du succès pour obtenir notre résidence permanente. Nous avons dû l’étudier depuis le Venezuela afin d’atteindre les points requis par le gouvernement du Québec pour être éligibles à la résidence permanente. Mais j’avoue que lorsque nous sommes arrivés au Québec en 2016, nous avons compris que c’est une chose de réussir des examens de langue et une autre de pratiquer cette langue. Les premières semaines, nous avons subi un choc, nous ne comprenions personne et personne ne nous comprenait. Nous avons ri en disant que nous avons perdu tout l’argent investi dans l’étude du français.

Avant de partir du Venezuela, nous avions pris une décision et, à notre arrivée, la réalité nous a indiqué que c’était la voie à suivre : continuer à apprendre le français pour le porter à un autre niveau. Pour cette raison, nous sommes inscrit, mon mari et moi au Certificat de langue française à l’Université Laval.

Pour financer cette étude, nous avons fait une demande de prêt de bourse auprès du ministère de l’Éducation. Je me souviens que nous avons été critiqués par certaines personnes qui considéraient que ce que nous faisions était une perte de temps et d’argent.

Jusqu’à présent, je maintiens que c’était l’une des meilleures décisions, car elle nous a permis de nous intégrer plus facilement, notamment au niveau du travail. Je parle au pluriel, car tout ce travail a été fait en équipe avec mon conjoint.

Pourquoi avoir jeté le dévolu sur le Québec ?

En 2008, quand j’ai commencé à penser à l’immigration, le premier pays que nous avons identifié comme destination a été le Pérou. Pourquoi ? Mon conjoint est péruvien. Pour moi, le critère indispensable pour déménager dans un autre pays était la possibilité d’obtenir les documents nécessaires pour entrer et rester en règle.

De plus, à l’époque, le Pérou jouissait d’une stabilité politique et économique intéressante.

Pendant mes vacances au Canada en 2010, j’ai découvert que le pays et particulièrement la province de Québec offrait des programmes d’immigration qui nous permettraient de venir au pays en tant que résidents.

Je suis une personne très structurée. Même si notre voyage à Québec a été un coup de foudre, j’ai fait un deuxième voyage de prospection. Outre Québec, j’ai visité diverses autres villes comme Montréal, Sherbrooke, Gatineau, Ottawa et Toronto.

Mon conjoint et moi avons analysé le coût de la vie, les universités, la qualité des écoles publiques. Je me souviens avoir lu un palmarès des meilleures écoles publiques de la province et l’école secondaire de Rochebelle était l’une des meilleurs. J’arriverais avec deux adolescents. Donc, la qualité de l’éducation secondaire était un facteur important dans notre décision.

Un autre point qui nous a convaincu, c’était la taille de la ville. Au Venezuela, j’ai vécu la plus grande partie de ma vie à Caracas, une ville de plus de 6 millions d’habitants. Après avoir obtenu mon diplôme universitaire, j’ai eu l’occasion de m’installer dans une ville plus petite appelée Valencia, ville d’environ un million d’habitants. Ce changement m’a permis d’avoir une meilleure qualité de vie dans mon pays. Cette expérience préalable m’a permis de favoriser la décision d’installation à Québec et de ne pas aller a priori à Montréal par exemple.

Bref, après avoir vu les avantages et les inconvénients, Québec est restée notre ville préférée.

Après quatre (4) ans de vie dans la province, pouvez-vous brièvement dresser un bilan de votre séjour et nous dire si ce projet tient finalement ses promesses ?

Avant de commenter ce que j’ai fait au cours de ces quatre dernières années, je voudrais dire que le temps d’attente au Venezuela a été une période d’analyse et de réflexion. Que feraient des propriétaires d’une entreprise de vêtements de plage au Québec ? Nous nous amusions en disant que nous produirions une collection de maillots de bain pour les ours polaires.

Nous savions avant d’arriver qu’il n’y avait pas de choix, qu’il fallait se réinventer et que cela passerait par les études.

Je suis arrivé le 30 mars 2016 et le 9 mai j’ai commencé la session intensive de français à l’Université Laval.

En septembre 2016, j’ai reçu une invitation à une conférence informative sur les missions commerciales de l’Université Laval. Il s’agit d’un programme chapeauté par la Faculté de sciences de l’administration. Chaque année, l’organisation Missions commerciales de l’Université Laval (MCUL) sélectionne 40 étudiants pour réaliser une analyse de marché à l’étranger pour le compte d’une entreprise québécoise. Les destinations de l’époque étaient la Colombie, l’Inde et l’Afrique du Sud. J’ai demandé si je pouvais postuler en tant qu’étudiant de l’École de langues et la réponse a été oui. Par curiosité, et, disons un peu d’audace, j’ai postulé. Je pensais que mon niveau de français n’était pas encore suffisant pour aller recruter des entreprises et les convaincre de participer à ce programme. À ma grande surprise, après un entretien individuel et de groupe, j’ai été sélectionnée. Du jour au lendemain, je suis passée du statut d’étudiante de langue à celui d’agente de développement commercial en Colombie. Soudainement, je me suis retrouvée à identifier des entreprises, à appeler des responsables marketing pour demander des rendez-vous pour présenter le programme.

Je me souviens que la première personne que j’ai appelé ne m’a pas compris et m’a raccroché au nez. Toute cette merveilleuse expérience de 9 mois m’a permis de visiter plus de 30 entreprises québécoises, de voyager à travers la province et de me rendre ensuite en Colombie pendant 3 semaines en tant que représentante d’une entreprise fromagère.

Je peux vous avouer que de septembre 2017 à mai 2018, mes heures de sommeil ont été réduites. Après cette expérience intense, je suis revenue au Québec et j’ai continué mes études. En parallèle, j’ai commencé à postuler à différentes offres d’emploi et de stage.

Pour résumer, entre 2017 et 2018, j’ai :

  • Achevé mon Certificat en français, langue étrangère et un microprogramme de 2e cycle en administration d’affaires- gestion internationale

  • Effectué une mission commerciale en Colombie

  • Fait deux immersions en anglais avec le programme Explore (été 2017 à Ottawa / été 2018 à Vancouver)

  • Travaillé comme réceptionniste (gros défi pour une hispanophone)

  • Postulé à plusieurs offres d’emploi et de stage.

En août 2018, après quatre applications sans succès j’ai obtenu l’emploi de conseillère aux nouveaux arrivants chez Québec International. En fin de compte, je suis satisfaite de voir que toute la persévérance et les effort déployés toutes ces années m’ont permis d’obtenir un emploi qui me plaît et qui correspond à mes intérêts professionnels et personnels.

Nous allons nous intéresser à votre fonction présente. Vous êtes conseillère en attraction de talents chez Québec International. Pouvez-vous nous dire à quoi consiste exactement votre travail? Quelle est la journée type d’un conseiller en attraction de talents?

Mon travail est très varié, il est donc difficile de parler d’une journée type.

En tant qu’agence de développement économique, Québec International a reçu plusieurs mandats, dont l’attraction et la rétention des travailleurs et étudiants internationaux.

J’assure la coordination du beau mandat de rétention des étudiants internationaux. Grosso modo, je planifie plusieurs activités, à savoir: des séances d’information sur la résidence permanente avec le MIFI et les différents établissements d’enseignement supérieur de la Capitale-Nationale et la Chaudière Appalaches, des activités de maillage professionnel comme le Programme 10×10 (visites professionnelles en entreprise) et différentes activités de réseautage. De même, je planifie l’accueil des délégations des étudiants universitaires internationaux en voyage de prospection dans notre région.

Je contribue aussi au déploiement de l’offre de service aux nouveaux arrivants: réalisation des rencontres individuelles avec des candidats potentiels lors de voyages de prospection à Québec, accompagnement individuel des entrepreneurs internationaux et de leur famille, séances d’information en immigration pour les travailleurs temporaires, séances d’accueil et information pour présenter aux travailleurs temporaires les différents services de la région.

Dans mes fonctions il y a aussi la participation aux missions de recrutement à l’étranger. En 2019 j’ai eu le plaisir d’accompagner des délégations d’entreprises au Mexique, en Colombie et en Tunisie. Dans le cadre des missions, j’ai plusieurs obligations, dont la tenue des séances d’information au public, pour valoriser notre région.

Mon travail n’est jamais routinier, j’ai eu des journées qui commencent au bureau tôt le matin et finissent à l’Université Laval ou à l’UQAR le soir, des demi-journées dans une entreprise avec un groupe d’étudiants ou des journées à l’étranger qui commencent à 6h30 du matin. Un travail passionnant en somme!

Si nous nous en tenons à votre parcours professionnel depuis votre arrivée au Québec, nous constatons que vous êtes entrée en emploi quelques semaines seulement après votre installation. Devons-nous conclure que les problèmes de discrimination à l’embauche n’y existent pas ? Quels conseils donnez-vous aux personnes immigrantes qui déclarent avoir été confrontées à cette situation ?

Par respect pour ces expériences vécues par certains, je ne voudrais pas me risquer à tirer des conclusions générales de mon expérience personnelle.

Me concernant, je ne peux parler d’aucune forme de discrimination. J’ai postulé pour la mission commerciale en pensant que je ne serais pas acceptée en raison de mon niveau de français et de mon âge. La plupart des étudiants qui faisaient partie de la délégation avaient au moins 20 ans de moins que moi. Au contraire, ils ont vu en moi la contribution que je pouvais apporter grâce à mes années d’expérience et à ma langue maternelle, l’espagnol. Cette expérience m’a ouvert de nombreuses portes, dont celle de l’équipe de Québec International.

Je peux assurer que j’ai trouvé un travail de rêves. Mais cela n’est pas arrivé quelques semaines après mon installation. Ça m’a pris 25 mois après mon arrivée. J’ai débuté chez Québec International comme conseillère en août 2018.

Je dirais que dans mon cas, de nombreux facteurs ont rendu mon expérience positive. Par exemple, les années de préparation avant mon arrivée m’ont permis d’accumuler beaucoup d’informations et d’établir un plan. L’effort mis dans l’apprentissage du français, la persévérance, beaucoup de patience, capacité d’observation et d’adaptation et bien sûr, de la chance.

Pour ceux qui pourraient se sentir discriminés, je leur dirais de ne pas prendre les réponses négatives personnellement. Lorsque nous postulons à un emploi, de nombreux facteurs entrent en jeu dans la prise de décision d’une organisation.

J’ai découvert que malgré de nombreuses années d’expérience, lorsque nous arrivons, la réalité du travail est totalement différente et que nous devons demander de l’aide pour comprendre comment nous devons présenter nos candidatures. Nous ne devons pas hésiter à faire appel aux services d’un conseiller en employabilité pour nous aider à ajuster notre profil, mais surtout pour nous aider à identifier nos points forts qui méritent d’être soulignés.

Pour clore notre entretien, quels conseils donnez-vous donc aux personnes immigrantes nouvellement installées dans la province ?

Arriver dans un environnement totalement différent de celui de ton pays est une expérience très exigeante qui demande beaucoup d’énergie. C’est à la fois passionnant et épuisant.

Je pense qu’il est très important de prendre le temps d’observer pour comprendre la réalité qui nous entoure. Je conseille d’observer des détails parfois simples. Par exemple, la façon dont les personnes locales se disent bonjour. Je considère aussi important de garder un esprit ouvert. Pour moi, cela signifie d’observer les nouveaux codes culturels sans juger ou comparer avec les nôtres.

Une chose à laquelle je n’étais plus habituée après avoir été aux commandes de mon entreprise pendant plus de 20 ans était d’aller chercher des opportunités d’emploi. La première fois que j’ai postulé pour un stage, la réponse a été négative et je me suis sentie très mal. Cependant, ne pas prendre à cœur une réponse négative à une candidature m’a aidé à continuer sans me décourager. Pendant que je cherchais un emploi, j’ai continué à étudier, à participer à des activités de réseautage, et suis restée toujours active.

Les activités de réseautage, populaires au Québec ne sont pas évidentes pour les nouveaux arrivants et je pense qu’elles nous font sortir de notre zone de confort. Nous devons oser, identifier celles qui pourraient correspondre à nos intérêts et y participer.

Pour ceux qui ne sont pas francophones, je vous conseille de ne jamais négliger l’apprentissage du français. Cependant, il faut considérer notre langue maternelle comme une valeur ajoutée et non comme un obstacle.

Je pourrais continuer pendant plusieurs heures, mais pour terminer, je voudrais dire que le fait que nous soyons ici montre déjà que nous sommes des personnes motivées et courageuses. Lorsque nous avons le sentiment que les choses ne vont pas au rythme que nous souhaitons, nous devons aspirer à plus, revoir nos plans et continuer. Il ne faut pas lâcher. Nous avons tous une place au Québec.

Entretien mené par Marie Gisèle M.